Dans son rapport annuel, le consortium Ican, qui milite pour l'interdiction de l'arme nucléaire, passe 25 grandes entreprises, pour la plupart américaines ou européennes, au révélateur. Il pointe l'intérêt accru des grands investisseurs dans la nouvelle course aux armements, soutenue par les différents gouvernements.
Un chasseur F-35 de Lockheed Martin (illustration) ( GETTY IMAGES NORTH AMERICA / JAMES GILBERT )
Ces entreprises "tirent largement profit de l'agrandissement et de la modernisation des programmes d'armement nucléaires". Dans un rapport publié vendredi 24 avril, l'Ican, qui regroupe plusieurs ONG pro-désarmement nucléaire, passe au crible les activités de 25 entreprises que l'institution juge "lourdement impliquées" dans l'industrie des armes nucléaires. La majorité d'entre elles contribuent à la production et la maintenance de l'arsenal américain, les autres auprès du Royaume-Uni et de la France. Le rapport esquisse aussi les contours des activités d'entreprises d'Inde et de Chine, même si pointe le rapport, la récolte d'informations dans ces pays reste un "défi". L'industrie russe n'est en outre que peu abordée, en raison du contrôle accru des agences d'Etat et du manque d'information.
De plus en plus d'institutions financières investissent ainsi dans la production d'armes nucléaires, alertent ces ONG, mettant en garde contre un risque d'escalade dans un contexte de tensions internationales croissantes et de dépenses militaires record.
Le rapport liste aini 25 entreprises occupant une place de choix dans la production d'armes nucléaires. Selon l'ICAN, 3 géants américain trustent les places du podium (hors consortiums et joint-ventures) : Honeywell International, avec une valeur potentielle de contrats estimée à 75 milliards de dollars, General Dynamics (28M$), et Northrop Grumman (16M$). Le rapport mentionne par ailleurs cinq groupes détenteurs de contrats à plusieurs milliards de dollars : BAE Systems, Bechtel, Leonardo, Lockheed Martin, et RTX.
Les 25 entreprises passées à l'étude, pays par pays :
-Pour les Etats-Unis : Amentum, Bechtel, Boeing, BWX Technologies, Fluor, General Dynamics, Honeywell International, Huntington Ingalls Industries (HII), L3Harris Technologies, Leidos, Lockheed Martin, Northrop Grumman, Peraton, RTX, Textron.
-Pour le Royaume-Uni : Babcock International, BAE Systems plc, Rolls-Royce
-Pour l'Inde : Bharat Dynamics Limited, Walchandnagar Industries Limited
-Pour la Chine : China Aerospace Science and Technology
-Pour la France : Thales
-Pour l'Italie : Leonardo.
Le rapport mentionne par ailleurs les nombreuses alliances sous forme de joint-ventures. Pour la France sont ainsi cités Arianegroup (Airbus + Safran) pour la conception du vecteur nucléaire sous-marin M51, ou encore MBDA (Airbus, BAE Systems, Leonardo), fabriquant des missiles de croisière ASMPA et ASN4G (futur missile hypoersonique de la composante aéroportée de la dissuasion française).
Pour être listées dans le rapport, ces entreprises doivent disposer d'investissements ou de financements venant d'institutions financières privées, et produire des biens ou services qui contribuent spécifiquement au cycle de vie d'une arme nucléaire. Ce cycle inclut ainsi "développement, test, production, usinage, possession, stockage, ou utilisation" de l'arme, précise le rapport, arguant que toutes ces activités sont interdites par le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Entré en vigueur en 2021, ce traité onusien demeure toutefois largement symbolique, car il ne s'applique qu'aux Etats signataires, dont aucune des puissances nucléaires ne fait partie.
Les investissements en hausse de 15% par rapport à l'an dernier
L'ICAN se penche aussi sur la place des grands investisseurs, et l'intérêt grandissant de nombreuses institutions financières pour les entreprises qui oeuvrent à développer et moderniser les arsenaux des neuf États nucléaires. Selon ce rapport annuel intitulé "Ne misez pas sur la bombe" dont les données sont arrêtées à septembre 2025, 301 banques, fonds de pension, compagnies d'assurance et autres institutions financières ont ainsi financé ou investi dans des entreprises impliquées dans la production d'armes nucléaires. Ce chiffre représente une hausse de 15 % par rapport à l'année précédente, inversant des années de déclin, indique le document.
Les trois principaux investisseurs dans ces entreprises, en termes de valeur des actions et des obligations, sont ainsi les fonds américains Vanguard, BlackRock et Capital Group.
"Pour la première fois depuis des années, le nombre d'investisseurs cherchant à tirer profit d'une course aux armements est en augmentation", a souligné Susi Snyder, directrice des programmes d'ICAN et co-auteure du rapport. "Il s'agit d'une stratégie à court terme risquée qui contribue à une dangereuse escalade", a-t-elle alerté dans un communiqué, soulignant qu'il est "impossible de profiter d'une course aux armements sans l'alimenter".
Les neuf États dotés de l'arme nucléaire – Russie, États-Unis, Chine, France, Royaume-Uni, Pakistan, Inde, Israël et Corée du Nord – modernisent et/ou développent actuellement leurs arsenaux, ont relevé ces organisations, évoquant une stimulation de la demande pour ces armes. Alors que le traité New Start – le dernier qui limitait le déploiement d'ogives nucléaires des deux principales puissances nucléaires, la Russie et les États-Unis – a expiré en février, le rapport souligne la forte hausse de la valorisation boursière de nombreux grands groupes d'armement. Il met également en lumière la pression croissante exercée par les gouvernements, notamment en Europe, incitant les investisseurs à lever les restrictions éthiques pesant sur leurs investissements dans les entreprises d'armement.
Face à la menace russe et à la crainte grandissante que l'Europe ne puisse plus compter sur la protection de Washington, les gouvernements font valoir que les investissements dans le réarmement de l'Europe ne devraient pas être limités par des considérations éthiques, certains, comme le Royaume-Uni, allant même jusqu'à affirmer qu'il s'agit d'un devoir moral.
Durant la période analysée, de janvier 2023 à septembre 2025, les investisseurs ont détenu plus de 709 milliards de dollars d'actions et d'obligations des 25 entreprises productrices d'armes nucléaires, soit une augmentation de plus de 195 milliards de dollars par rapport à la période précédente. Parallèlement, près de 300 milliards de dollars ont été accordés sous forme de prêts et de garanties aux fabricants d'armes nucléaires, soit une hausse de près de 30 milliards de dollars depuis le dernier rapport. Les trois principaux prêteurs étaient les géants bancaires américains Bank of America, JPMorgan Chase et Citigroup, selon le rapport, publié quelques jours avant la Conférence d’examen des Etats parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) qui s'ouvre lundi à New York.
0 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer